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Témoignages
André
Un pas en
avant, un pas en arrière. Depuis plus de
40 ans, la vie d’André n’est qu’une
quête, celle de son identité sexuelle.
Une quête marquée par l’indécision,
toujours irrésolue à ce jour.
Le plus grand drame d’André (prénom
modifié), aujourd’hui âgé de 55 ans,
aura été son incapacité à résoudre la
question. Homme ? Femme ? À l’âge de 11
ans, il développe un doute. Il croit
trouver la solution à ses problèmes à
l’aube de la vingtaine, en découvrant la
possibilité de changer de sexe. Ses
démarches empruntent un chemin en
zigzag, peu indiqué pour une telle
transformation. À maintes reprises, il a
consommé des hormones, achetées sur le
marché noir notamment. Sans encadrement
médical.
Il a consulté des psychologues, mais a
annulé à quatre reprises le rendez-vous
qu’il avait pris avec le psychiatre
Jean-Pierre Bernatchez, spécialiste de
cette question à Québec.
Bref, chaque pas en avant a été suivi
d’un recul, puis d’une nouvelle
détermination à assumer son identité
masculine… jusqu’à la prochaine fois.
Dans un petit café de Sainte-Foy, André
se raconte. Fragile, vulnérable, cet
homme instruit n’a jamais eu de boulot
stable, parce que son mal-être a pris
toute la place. Un peu d’aide sociale et
deux héritages lui ont permis de
survivre, mais la vie n’a pas été
simple.
Le plus souvent, c’est André qui sort de
son logement. Mais c’est aussi parfois
Sylvie (prénom modifié). L’homme n’a
pourtant rien d’un exhibitionniste, au
contraire. Plutôt timide, un peu gauche,
pas très grand, bien mis, il passerait
plutôt inaperçu, dans un sexe ou
l’autre.
Ses proches sont au fait de son
questionnement. Certains l’encouragent à
aller au bout de son cheminement,
d’autres « ne veulent rien savoir de le
voir en femme ». Mais de son propre
aveu, la plupart en ont marre de son
côté « girouette », de ne pas savoir
d’une fois à l’autre s’ils auront
affaire à André ou Sylvie.
Maude
La vie de
Maude s’apparente à un cauchemar. « Je
pense qu’il n’y a pas une seule journée
où je ne me suis pas fait battre à
l’école », raconte-t-elle de sa voix
claire.
Enfermée dans un corps de garçon qui,
malgré une stature imposante, avait
toutes les apparences de celui d’une
fille (à 10 ans, elle commençait à avoir
des seins), elle a été littéralement
martyrisée. Elle était d’autant plus
vulnérable que sa voix n’a pas mué et
est encore exceptionnellement aiguë,
même pour une fille.
Les mots lui ont longtemps manqué pour
dire ce qu’elle vivait. Ces deux
dernières années, Maude a fait huit
tentatives de suicide. Elle a 18 ans.
Pour dire vrai, Maude n’a pas encore
entamé la démarche médicale et
psychiatrique qui fera d’elle une fille.
Son apparence féminine n’est pas
attribuable aux hormones, puisqu’elle
n’en a encore jamais pris. Mais depuis
quelques mois, elle vit en fille, sous
un prénom de fille (qui n’est pas encore
légalement modifié), et s’efforce de
trouver un équilibre. Maude n’a aucun
doute qu’elle subira un jour
l’intervention qui harmonisera son corps
à son esprit. « C’est primordial pour
moi. Ce sera la plus belle chose de
toute ma vie. »
Mais pour l’instant, le quotidien est
encore loin d’être facile et serein.
C’est dans la douleur que Maude vient au
monde, victime de la peur et des
préjugés. « Quand j’en ai parlé à mon
meilleur ami, il m’a flushée. » À
l’hôpital, en crise psychiatrique,
l’infirmière s’est obstinée à l’appe-ler
par son nom de garçon, malgré les
demandes d’une intervenante sociale et
de son père.
Aujourd’hui, elle va un peu mieux, en
partie justement grâce aux appuis de ces
personnes. Après des années passées à
tenter vainement de se conformer à son «
genre officiel » tout en vivant sa
féminité dans le secret de sa chambre à
coucher, elle s’affiche au grand jour.
Pour elle, c’est une question de survie.
Élyse
À 36 ans,
Élyse Létourneau est une femme rieuse,
en harmonie avec elle-même. Comme elle
le dit, quand « l’image est accordée
avec le son », ça va beaucoup mieux. La
voix douce, elle utilise abondamment ce
qui fut sa meilleure arme pour traverser
« l’épreuve de genre », son sourire.
Enfance heureuse, famille et parents
aimants, Élyse a attendu d’avoir 30 ans
pour entreprendre sa démarche de
transformation. « Je pensais leur faire
de la peine, en n’étant pas la personne
qu’ils pensaient. » Elle n’a pourtant
rien perdu de leur amour,
constate-t-elle aujourd’hui.
Les meilleurs outils qu’elle a trouvés
sur son chemin ne sont pas ceux qui lui
ont spécifiquement permis d’entreprendre
le passage de son état d’homme à celui
de femme, mais ceux qui sont utiles à
tout individu : apprendre à gérer son
stress, développer l’estime de soi,
apprendre à bien communiquer.
Vivre selon son identité n’a pas été une
question de courage, dit-elle, puisque
ça s’est s’imposé. Le courage devient
nécessaire après, pour contrer les peurs
que la méconnaissance engendre.
« Quand quelqu’un me regarde avec l’air
de se poser des questions à l’épicerie —
Élyse est grande et corpulente —, je lui
fais un sourire. Dans 95 % des cas, il
me sourit. J’ai gagné ! »
Il y a aussi tous les défis
administratifs qui minent l’énergie.
Vivre en femme avec un prénom d’homme.
Puis, avoir un prénom de femme mais
toujours la mention « homme » sur ses
papiers. Les frustrations sont
inévitables.
« Ça peut paraître anodin, mais recevoir
une lettre au nom de monsieur Élyse
Létourneau… »
Cela dit, elle croit que s’il y a un
choix dans la vie, il est plutôt là,
dans le fait de se montrer positive,
malgré les difficultés.
À monsieur et madame Tout-le-Monde, elle
dit : « Apprenez à nous connaître et
vous allez voir qu’on est très
sympathiques ! » Après tout, dit-elle,
les transsexuels ne visent qu’une chose
: s’affirmer pleinement, être reconnus
pour ce qu’ils sont, se réaliser, être
respectés. Tout simplement…
Olivier
Olivier,
24 ans. Beau jeune homme, barbe au
menton, cheveux drus, sourire éclatant.
Sympathique et attachant. Qui pourrait
deviner qu’il est né dans un corps de
fille ? Un corps dans lequel il ne s’est
jamais reconnu, à un point tel que les
photos « d’elle » à 6 et 16 ans sont
absolument confondantes. Impossible d’y
voir une fille. Et pourtant, Olivier a
des traits fins, rien d’un dur.
Son père n’a d’ailleurs pas été surpris
lorsque son enfant lui a fait part de
son constat. « Ça expliquait bien des
choses », dit-il tout simplement. Les
parents se réjouissent plutôt d’avoir
aujourd’hui un fils équilibré et
heureux. C’est d’ailleurs une crise qui
avait conduit Olivier à l’hôpital et
ensuite vers le psychiatre Jean-Pierre
Bernatchez, à l’âge de 18 ans. La coupe
était pleine, « je ne pouvais plus vivre
avec cette souffrance-là », dit-il.
Aujourd’hui, Olivier se sent serein
d’avoir atteint son objectif sans s’être
sali. « J’en ai vu beaucoup qui ont fait
de la prostitution, qui sont allés
danser » pour se payer l’opération,
dit-il. Lui a ramassé son argent en
travaillant, mais devra aussi s’endetter
pour être lui-même.
Après avoir subi une mastectomie et une
hystérectomie (ablation des seins et de
l’utérus), il lui reste à subir une
phalloplastie, une contruction de pénis.
Un moment qu’il anticipe avec bonheur.
Cette attente ne l’a pas empêché de
connaître une relation hétérosexuelle de
quatre ans avec une fille. Lui qui ne
s’est jamais rasé les jambes et n’a
jamais porté un sous-vêtement féminin
n’a jamais eu le sentiment d’être «
lesbienne », puisqu’il était clair à ses
yeux qu’il était un garçon.
Et que dit-il lors d’une nouvelle
rencontre ? « Je ne vois pas l’intérêt
de le dire tant que ça ne va pas plus
loin. Si je sens qu’il y a un
rapprochement, là, je dois le dire. Même
quand je serai opéré, parce qu’il y aura
quelque chose de construit. Mais je le
sens quand ça va passer… »
Journaliste: Claudette Samson
Le Soleil 23.03.07 |