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Homme ou femme?
MAUDE
La vie de Maude s'apparente à un
cauchemar. «Je pense qu'il n'y a pas une
seule journée où je ne me suis pas fait
battre à l'école», raconte-t-elle de sa
voix claire.
Enfermée dans un corps de garçon qui,
malgré une stature imposante, avait
toutes les apparences de celui d'une
fille (à 10 ans, elle commençait à avoir
des seins), elle a été littéralement
martyrisée. Elle était d'autant plus
vulnérable que sa voix n'a pas mué et
est encore exceptionnellement aiguë,
même pour une fille.
Les mots lui ont longtemps manqué pour
dire ce qu'elle vivait. Ces deux
dernières années, Maude a fait huit
tentatives de suicide. Elle a 18 ans.
Pour dire vrai, Maude n'a pas encore
entamé la démarche médicale et
psychiatrique qui fera d'elle une fille.
Son apparence féminine n'est pas
attribuable aux hormones, puisqu'elle
n'en a encore jamais pris. Mais depuis
quelques mois, elle vit en fille, sous
un prénom de fille (qui n'est pas encore
légalement modifié), et s'efforce de
trouver un équilibre. Maude n'a aucun
doute qu'elle subira un jour
l'intervention qui harmonisera son corps
à son esprit. «C'est primordial pour
moi. Ce sera la plus belle chose de
toute ma vie.»
Mais pour l'instant, le quotidien est
encore loin d'être facile et serein.
C'est dans la douleur que Maude vient au
monde, victime de la peur et des
préjugés. «Quand j'en ai parlé à mon
meilleur ami, il m'a flushée.» À
l'hôpital, en crise psychiatrique,
l'infirmière s'est obstinée à l'appeler
par son nom de garçon, malgré les
demandes d'une intervenante sociale et
de son père.
Aujourd'hui, elle va un peu mieux, en
partie justement grâce aux appuis de ces
personnes. Après des années passées à
tenter vainement de se conformer à son
«genre officiel» tout en vivant sa
féminité dans le secret de sa chambre à
coucher, elle s'affiche au grand jour.
Pour elle, c'est une question de survie.
OLIVIER
Olivier, 24 ans. Beau jeune homme, barbe
au menton, cheveux drus, sourire
éclatant. Sympathique et attachant. Qui
pourrait deviner qu'il est né dans un
corps de fille ? Un corps dans lequel il
ne s'est jamais reconnu, à un point tel
que les photos «d'elle» à 6 et 16 ans
sont absolument confondantes. Impossible
d'y voir une fille. Et pourtant, Olivier
a des traits fins, rien d'un dur.
Son père n'a d'ailleurs pas été surpris
lorsque son enfant lui a fait part de
son constat. «Ça expliquait bien des
choses», dit-il tout simplement. Les
parents se réjouissent plutôt d'avoir
aujourd'hui un fils équilibré et
heureux. C'est d'ailleurs une crise qui
avait conduit Olivier à l'hôpital et
ensuite vers le psychiatre Jean-Pierre
Bernatchez, à l'âge de 18 ans. La coupe
était pleine, «je ne pouvais plus vivre
avec cette souffrance-là», dit-il.
Aujourd'hui, Olivier se sent serein
d'avoir atteint son objectif sans s'être
sali. «J'en ai vu beaucoup qui ont fait
de la prostitution, qui sont allés
danser» pour se payer l'opération,
dit-il. Lui a ramassé son argent en
travaillant, mais devra aussi s'endetter
pour être lui-même.
Après avoir subi une mastectomie et une
hystérectomie (ablation des seins et de
l'utérus), il lui reste à subir une
phalloplastie, une construction de
pénis. Un moment qu'il anticipe avec
bonheur.
Cette attente ne l'a pas empêché de
connaître une relation hétérosexuelle de
quatre ans avec une fille. Lui qui ne
s'est jamais rasé les jambes et n'a
jamais porté un sous-vêtement féminin
n'a jamais eu le sentiment d'être
«lesbienne», puisqu'il était clair à ses
yeux qu'il était un garçon.
Et que dit-il lors d'une nouvelle
rencontre ? «Je ne vois pas l'intérêt de
le dire tant que ça ne va pas plus loin.
Si je sens qu'il y a un rapprochement,
là, je dois le dire. Même quand je serai
opéré, parce qu'il y aura quelque chose
de construit. Mais je le sens quand ça
va passer...»
ÉLYSE
À 36 ans, Élyse Létourneau est une femme
rieuse, en harmonie avec elle-même.
Comme elle le dit, quand «l'image est
accordée avec le son», ça va beaucoup
mieux. La voix douce, elle utilise
abondamment ce qui fut sa meilleure arme
pour traverser «l'épreuve de genre», son
sourire.
Enfance heureuse, famille et parents
aimants, Élyse a attendu d'avoir 30 ans
pour entreprendre sa démarche de
transformation. «Je pensais leur faire
de la peine, en n'étant pas la personne
qu'ils pensaient.» Elle n'a pourtant
rien perdu de leur amour,
constate-t-elle aujourd'hui.
Les meilleurs outils qu'elle a trouvés
sur son chemin ne sont pas ceux qui lui
ont spécifiquement permis d'entreprendre
le passage de son état d'homme à celui
de femme, mais ceux qui sont utiles à
tout individu : apprendre à gérer son
stress, développer l'estime de soi,
apprendre à bien communiquer.
Vivre selon son identité n'a pas été une
question de courage, dit-elle, puisque
ça s'est s'imposé. Le courage devient
nécessaire après, pour contrer les peurs
que la méconnaissance engendre.
«Quand quelqu'un me regarde avec l'air
de se poser des questions à l'épicerie -
Élyse est grande et corpulente - , je
lui fais un sourire. Dans 95 % des cas,
il me sourit. J'ai gagné !»
Il y a aussi tous les défis
administratifs qui minent l'énergie.
Vivre en femme avec un prénom d'homme.
Puis, avoir un prénom de femme mais
toujours la mention «homme» sur ses
papiers. Les frustrations sont
inévitables.
«Ça peut paraître anodin, mais recevoir
une lettre au nom de monsieur Élyse
Létourneau...»
Cela dit, elle croit que s'il y a un
choix dans la vie, il est plutôt là,
dans le fait de se montrer positive,
malgré les difficultés.
À monsieur et madame Tout-le-Monde, elle
dit : «Apprenez à nous connaître et vous
allez voir qu'on est très sympathiques
!» Après tout, dit-elle, les
transsexuels ne visent qu'une chose :
s'affirmer pleinement, être reconnus
pour ce qu'ils sont, se réaliser, être
respectés. Tout simplement...
Journaliste: Claudette Samson
Le Soleil 23.03.07 |