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Patrick Verret

Je suis un homme et fier de l'être

Patrick, qu’avez-vous fait depuis cinq ans ?

 J’ai écris mon livre ; j’ai travaillé du matin au soir. J’ai aussi ouvert ma propre maison d’édition et j’ai la chance d’avoir gardé mon amoureuse, Claudine, malgré les multiples épreuves que nous avons traversées. Avec sa précieuse collaboration, j’ai mis ce livre au monde, et nous sommes fiers de notre bébé ! Elle m’a aidé de plusieurs façons. Nous avons investi beaucoup d’argent pour sortir le livre et ouvrir la maison d’édition. Lorsque j’ai connu Claudine, j’avais subi ma phalloplastie, c’est-à-dire l’intervention majeure au cours de laquelle on construit un pénis et un scrotum.

 Dans quelles circonstances avez-vous fait sa connaissance ?

 Je l’ai rencontrée le 22 novembre 1997 aux Vieilles Portes, un bar de Saint-Sauveur. Je fréquentais cet endroit non pas pour cruiser, mais pour me changer les idées. Je n’avais d’ailleurs jamais cruiser personne de ma vie, même quand j’étais Manon. J’étais cependant en paix avec moi-même, avec une nouvelle vie à vivre. Je voyais des filles qui me plaisaient, mais je ne me sentais pas prêt à former un couple. L’écriture de mon livre prenait beaucoup de place. J’allais aux Vieilles Portes surtout le samedi soir, alors que Claudine s’y rendait le vendredi. Mais ce vendredi-là, j’avais le goût de sortir. Un ami plutôt macho m’avait dit : « Pas un vendredi ! La meilleure soirée à poupounes, c’est le samedi ! » Mais je n’ai heureusement pas suivi son conseil. Vers la fin de la soirée, j’ai vu une petite bonne femme, toute cute et féminine ! Je lui ai offert de danser, et elle a accepté.

 Avez-vous fait les premiers pas ?

 Pour la première fois, oui, et ça m’a permis de connaître le véritable amour—nous sommes ensembles depuis huit ans déjà. Pour être franc, je lui ai raconté les points important de ma vie lors de notre deuxième rencontre. Elle a bien réagi, contrairement à mes attentes. Elle m’a également révélé qu’elle avait été obsédée par un problème de poids durant sa jeunesse. Elle comprenait le fait d’être mal dans sa peau. Au lieu de me juger, elle m’a dit qu’elle aurait peut-être fait pire que moi si elle avait été dans ma situation ; on ne peut prévoir certaines réactions face à un drame pareil.

 Vous avez formé rapidement un couple !

 Claudine était séparée depuis six mois. Elle avait eu une relation de 12 ans avec un home, et je devinais qu’elle ne voulait pas trop s’engager. De mon côté, je lui ai dit : « Dans ma vie en tant qu’homme, tu es ma première femme, et tu ne seras pas la dernière ! On ne s’appelle pas durant la semaine et on ne se verra que la fin de semaine. » Un vrai macho ! Mais finalement c’est tout le contraire qui s’est passé. J’ai su par la suite qu’elle avait dit à sa mère : « Il va voir comme je suis attachante et il ne pourra plus se passer de moi. » Et c’est ce qui est arrivé. Depuis huit ans, il n’y a pas une journée où je ne lui dis pas à quel point je l’aime. Je la serre dans mes bras tous les matins en remerciant le ciel. Mon amour pour elle grandit de jour en jour.

 L’amour et la compréhension de Claudine ont-ils changé votre vie ?

 Le 3 mars 1997, ça été une renaissance lorsque j’ai eu ma phalloplastie. J’ai fait la connaissance de Claudine huit mois après la construction de mon pénis. Elle m’a accepté tel que j’étais. Elle m’a encouragé et épaulé dans mes batailles multiples. Parfois, je pleurais parce que j’avais peur qu’elle me laisse, car je n’avais pas encore eu l’implant à érection. Elle me disait que l’amour et la tendresse étaient beaucoup plus qu’une érection. Elle savait que je subirais prochainement cette intervention.

 Comment vos proches ont-ils réagi ?

 Dans la famille de ma conjointe, une personne se demandait si j’avais changé de sexe parce que j’avais été victime d’inceste ! Si ç’avait été le cas, la moitié du Québec changerais de sexe ! Claudine est étonnée de voir que les gens ont tellement de préjugés contre les transsexuels. Pour moi, je ne suis plus un transsexuel. Je suis un homme et fier de l’être. Ma conjointe a beaucoup pleuré et elle était même révoltée en rédigeant mon histoire. Elle était impressionnée que j’ai pu subir 26 opérations sans devenir fou. C’est certain que ma santé est hypothéquée, même si cela ne paraît pas à première vue. Ceux qui se fient à l’apparence physique risquent de se tromper.

 Avez-vous un exemple ?

 Dernièrement, j’ai participé au party de bureau de Claudine. J’ai beaucoup dansé. Le lundi matin, une collègue de travail lui a dit : « J’espère qu’en 2006 tu vas ouvrir les yeux et réaliser que Patrick te manipule ! » Loin de penser qu’elle est manipulée, Claudine m’a dit que les gens ne comprenaient pas ma souffrance parce que j’avais dansé toute la soirée. Elle sait que je souffre toujours de mes opérations et que le moindre effort empire la situation. Sa collègue s’est probablement fiée à ma façon « sexy »  de danser pour me juger. C’est vrai que je n’ai aucune difficulté à me déhancher et que je ne suis pas de nature timide. Avec un p’tit coup dans le nez, les douleurs sont engourdis temporairement, mais Dieu sait à quel point j’en paye le prix pendant les heures et les jours qui suivent ! La douleur est intense. J’ai besoin d’en profiter de temps en temps et je ne cesserai pas de bouger, sinon rien ne se réalisera.

 Souffrez-vous d’autres handicaps ?

 Je ne peux pas soulever plus de 15 livres à cause de deux chirurgies au dos. Par exemple, les voisins voient Claudine monter du bois ou transporter les sacs d’épicerie et concluent que je suis un conjoint « exploiteur ». Ça ne me tente pas de devenir paralysé juste pour sauver la face. Claudine a perdu toutes ses amies sauf une. Elle a été jugée par certains membres de sa famille. Une personne a déjà dit qu’il fallait qu’elle soit une lesbienne qui ne s’assume pas pour être avec une personne comme moi, parce que j’étais une femme avant. C’est vrai que j’avais un corps de femme et que je m’appelais Manon. J’ai même rempoté des concours de culturisme parce que j’avais un corps sculpté, presque parfait. Mais je n’ai jamais pensé comme une femme. Les lesbiennes disaient de moi que j’agissais comme un gars. Elles considéraient que j’étais un homme à l’intérieur. Seule mon enveloppe physique était à modifier. Mon cerveau n’a jamais changé, et c’est ce que les gens ont de la difficulté à comprendre. Ils mélangent mon cas avec les travestis, les homosexuels, les drag-queens, etc.

 La vente de ce livre vous permet-elle de bien vivre ?

 Plusieurs personnes pensent qu’on devient riche en publiant un livre. Ce n’est pas le cas. Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais, mais je ne regrette rien. Aujourd’hui, ce livre est devenu une référence. Des gens m’ont informé que cela les avait aidés dans leur cheminement. Je me dis alors que j’ai réussi.

 Avez-vous encore des rêves ?

 Le meilleur est à venir pour moi. Je rêve de chanter et même de faire du cinéma un jour. La chanson, c’était le rêve de mon père, et le mien, en secret. J’en parle dans le livre. J’ai hâte de pouvoir écrire et chanter une chanson pour Claudine, par exemple. Je veux avoir mon style avec des chansons d’amour et des textes qui vont refléter ma vie particulière. Quand au cinéma, j’ai joué un rôle de femme pendant presque 40 ans, et personne ne s’est rendu compte de ma douleur intérieure, de mon désarroi. Il fallait que je joue bien mon rôle ! Je veux montrer que je peux être un acteur pour le plaisir. Pour être complimenté pour ce que je suis vraiment. Aux yeux de ma mère, Manon était un petit ange qui gardait le silence. Après ma renaissance en 1997, je suis sorti de ma coquille. Je me sens comme un enfant de neuf ans qui a la tête pleine de rêves. À 47 ans, je me dis qu’il n’est jamais trop tard !

 Comment voyez-vous votre avenir immédiat ?

 Je suis disponible pour donner des conférences et faire des apparitions médiatiques. On m’a demandé de me joindre à la Fondation Expressions Caméléon afin de recueillir des dons et de participer au développement de programmes d’aide aux enfants transsexuels, transgenres et non traditionnels ainsi qu’a leurs parents et à leur entourage. C’est important de détecter le plus tôt possible les enfants qui vivent ce calvaire. J’ai commencé à faire des crises à deux ans. Je sais donc de quoi je parle. J’ai la certitude que mon livre va ouvrir des portes. Ma femme est fière de moi et elle me soutient dans mes rêves. Elle m’a toujours appuyé. J’ai eu plusieurs complications lors de l’insertion de mes prothèses testiculaires. Nous étions très heureux que tout se passe bien pour  mon implant à érection. Plusieurs personnes ont essayé de nous séparer, sous prétexte que j’étais un manipulateur et un trop grand rêveur. Maintenant que le livre est sorti, qu’on me voit dans les médias et que notre amour a survécu à huit ans d’épreuves, je peux dire que Claudine est la femme dont j’avais rêvée, celle que j’ai toujours attendue. Nous avons l’intention de nous marier dès que nous en aurons les moyens.

Journaliste: Par Géo Giguère

Dernière Heure 2006 01

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