|
Marie-Marcelle
« Je suis née dans
un corps d’homme… »

À 6 ans, en
1950, à sa première communion. |
La
société accepte très mal les
différences. Marie-Marcelle en
est fort consciente puisque,
depuis de nombreuses années,
elle travaille pour prouver que
les transsexuels peuvent mener
une vie normale. Transsexuelle
elle-même, elle a été opérées en
1978 parce qu’elle ne se sentais
pas bien dans la peau d’un homme.
Depuis, elle n’a jamais rien
regretté ; au contraire, elle
s’est reconnue et s’est épanouie. |
 |
Marie-Marcelle,
comment étiez-vous, enfant ?
J’étais un petit
garçon très aimé de son entourage. Ma
mère a toujours tout dominé dans sa vie,
et elle voulait particulièrement dominer
sa dernière grossesse, c’est-à-dire moi.
Ainsi je suis arrivé, et ma mère m’a
dominé. Jeune, je voulais être comme
elle. Elle était très dévouée auprès de
tout le monde, et je tenais à
m’identifier à cette image qu’elle
projetait. Je me suis identifié à
l’amour, au bonheur, à la perfection, et
ce faisant, y ai découvert une belle
personne. Je me suis donc retrouvé dans
un univers féminin qui me permettait de
m’épanouir et de m’identifier, même en
garçon.
Vous
aviez donc plus de copines que de
copains?
Effectivement, j’étais
toujours très bien entouré de femmes.
Elles tombaient amoureuses de moi quand
elles me voyaient parce que je les
comprenais mieux que les hommes. Pour
moi, c’étais donc très clair : je
devenais une femme malgré le fait que
j’avais un pénis. Dès lors, je devais
m’accepter avec des valeurs et des
manières féminines, même si j’étais dans
un autre corps, celui de Marcel.
Marcel a-t-il
surtout porté des vêtements féminins ?
Marcel n’était pas vu
comme un garçon parce que très jeune, il
portait des robes et des jupes, et il
jouait plus avec les filles qu’avec les
garçons. Lorsque je suis retournée, il y
a quelques temps, à l’hospice pour
personnes âgées où j’avais travaillé,
des gens m’ont montré des photos sur
lesquelles j’étais en robe. J’étais une
femme dans un corps d’homme, c’est tout.
Comment Marcel
agissait-il en public ?
Je
regardais constamment mes frères pour
savoir comment ils croisaient les jambes
ou tenaient leur cigarette. La première
chose dont je me rendais compte, c’est
que je me retrouvais les jambes croisées
comme toutes les femmes même si je
portais le veston et la cravate. À
l’école, j’étais la risée, car ma
démarche était féminine. Ça se voyait
que j’étais pas comme tous les autres
enfants, alors on me ridiculisait.
Venez-vous
d’une famille nombreuse ?
Je viens
d’une famille de six garçons et une
fille. Aujourd’hui, nous sommes cinq
garçons et deux filles ! (Rires).
Ma famille m’a toujours accepté, même si
j’étais différent des garçons.
Cependant, lorsque le moment vint pour
moi de parler de ma sexualité, ç’a été
plus difficile, car je devais expliquer
pourquoi j’étais comme ça et ce que je
ressentais vraiment.
Vouliez-vous
devenir une femme ?
Je n’ai
jamais voulu devenir une femme : je l’ai
toujours été par rapport à l’identité
que j’avais de ma mère, qui était une
femme fantastique. C’était un but à
atteindre, et je l’ai atteint, Je ne
peux pas parler pour les autres, mais,
pour moi, l’image de ma mère était
importante, car c’est elle qui m’a
procuré mon identité de genre, qui
n’avait aucun rapport avec ce que
j’avais entre les deux jambes.
Pourquoi
avoir choisi l’opération ?
J’ai été
opérée parce que je ne voulais pas être
quelqu’un d’autre que moi-même. Je
désirais posséder mon identité
personnelle et non celle que les autres
me donnaient.
À
quel moment avez-vous constaté que vous
deviez être opérée ?
J’ai
toujours reçu de l’amour, ce que tous
les enfants veulent, mais un jour, j’ai
pris conscience que je vieillirais et
que je serais différent des autres
vieillards de mon âge. À l’hospice où je
travaillais, il m’arrivait de voir des
vieillards que se faisaient brasser
parce qu’ils étaient différents de la
majorité. Je me suis imaginé au fond
d’une salle, isolé dans un coin perdu,
ridiculisé par les autres qui diraient
que je suis finalement un homme en
voyant ma jaquette ouverte. Ce sont ces
mêmes êtres humains avec qui je serais
allé à l’école qui m’auraient traité de
vieux bouffon. Je voulais avoir une
identité conforme à mon genre, et c’est
ce que j’ai depuis mon opération, qui a
eu lieu en 1978.
L’opération
est-elle douloureuse ?
La
souffrance psychologique est tellement
grande avant l’opération que lorsque j’y
suis arrivée, c’était l’accouchement
d’une grande douleur. Je ne peux pas
dire que je n’ai pas eu mal et que je
n’ai pas souffert – au contraire,
c’était très douloureux -, mais, par
rapport à la victoire que ça représente
maintenant, c’est une rêve. Je peux
comparer ça à la mère que accouche et
qui voit son bébé : l’accouchement et
les douleurs qui durent des heures et
des heures sont rapidement oubliés au
profit de la joie que l’événement
procure.
Avez-vous
eu recours aux hormones ?
J’ai
commencé en 1974, quatre années avant
mon opération.
Quelles
ont été les réactions de votre entourage
à la suite de votre opération ?
Comme
Marcel a toujours été différent et que
personne n’en faisait cas, je n,ai pas
vu de changements à la suite de mon
opération. Tout le monde me connaissait
comme étant un homme aux manières
féminines prononcées, je ne changeais
donc pas du jour au lendemain.
Recommanderiez-vous
l’opération à ceux et celles qui croient
y trouver une solution ?
Jamais,
car c’est une grande opération qui
devient malheureusement trop
commerciale. Des gens sont prêts à payer
10 000$ pour changer de sexe, ce qui
fait saliver bien des chirurgiens, mais
il faut voir au-delà. Des personnes
cherchent une fuite à travers
l’opération et elles croient trouver une
solution à leurs problèmes, mais il faut
se remettre en question et penser aux
conséquences.
Comment
venez-vous en aide aux gens qui veulent
parler de leurs problèmes ?
En 1980,
j’ai mis sur pied l’organisme Aide aux
diversités sexuelles du Québec, une
ligne d’écoute téléphonique. Je réponds
aux appels 24 heures sur 24 et conseille
les gens qui ont des craintes ou qui
veulent simplement parler.
Aujourd’hui,
avez-vous une vie familiale ?
J’ai
toujours caressé deux grands rêves dans
ma vie. Si j’étais née femme, j’aurais
certainement porté le voile. Je désirais
aussi devenir mère, et un très grand
ami, qui était père célibataire, m’a
permis de réaliser ce rêve, il m’a donné
la chance d’être la mère de son fils,
qui est devenu comme mon enfant. Même si
je n’en suis pas officiellement la mère,
cela m’est complètement égal puisque je
lui ai toujours donné ce qu’il désirait,
c’est-à-dire de l’amour. Il me considère
comme sa mère, et cela me comble
vraiment.
Êtes-vous
heureuse ?
Je suis
très heureuse, car j’ai ouvert les
bonnes portes et j’ai rencontré des
personnes merveilleuses. J’ai côtoyé des
gens qui m’ont comprise, mais j’au aussi
dû accepter des choses pour en arriver
où je suis actuellement. J’ai réalisé
mon rêve, celui d’élever un enfant, et
comme je suis maintenant une femme, de
corps et d’esprit, j’ai une identité qui
colle à ce que j’ai voulu être. Je ne
changerais pas ma vie et je n’ai aucun
regret puisque je suis la suite logique
de Marcel. De plus, la société commence
à accepter les différences. Les
transsexuels sont en voie de se faire
accepter.
|

Marcel rêvait de devenir soeur.
Des religieuses lui ont permis
de porter l'uniforme, le temps
d'une photo...
|

"Je suis heureuse: J'ai même pu
élever un enfant. Je suis
maintenant une femme, de corps
et d'esprit!"
|
Journaliste:
Annie Girard
Dernière Heure 1996 04
|