Marie-Marcelle,
comment avez-vous vécu l’époque où vous
étiez un petit garçon ?
Dans ma tête, je n’ai
jamais été un petit garçon. Quand j’ai
eu quatre ans, mon entourage avait déjà
compris que j’étais différent. Je suis
le fantasme incarné de ma mère, qui
souhaitait ardemment avoir une petite
fille quand elle me portait. Je suis la
plus jeune d’une famille de sept enfants ;
ma mère n’a eu qu’une autre fille. Ma
sœur a 70 ans aujourd’hui et nous
commençons à peine à nous connaître
depuis la mort de son mari l’an dernier.
Elle vient de découvrir qu’elle a une
sœur !
Avez-vous vécu une enfance douloureuse ?
Je n’ai jamais de
problèmes parce qu’il était clair que
j’étais une petite fille. Les côtés
masculins et féminin sont présents chez
tout être humain en proportions
variables ; on est plus ou moins l’un ou
l’autre. Dans mon cas, même si j’avais
une constitution biologique masculine,
j’étais une femme. Le problème était
plutôt d’ordre culturel. Il faut se
replonger dans le contexte des années 40
ou 50, où le mâle régnait en maître.
Votre adolescence a-t-elle été difficile ?
J’étais la risée des
autres : j’ai été ridiculisée de toutes
les façons possibles. J’avais une
attitude féminine, mais plus je tentais
de la cacher, plus elle devenait
apparente. Rappelez-vous la scène de
La cage aux folles où Albin essaie
de prendre des manières masculines,
alors qu’il obtient l’effet contraire. À
l’école on me traitait de fifi de femme,
de tapette. Ces propos me faisaient mal.
Je me disais : « Pourquoi moi ? Qu’est
ce que j’ai fait pour subir tant de
rejet ? »
Aviez-vous l’appui de votre entourage ?
Comme mes frères et ma
sœur étaient beaucoup plus âgés que moi,
j’étais plutôt isolé ; un seul de mes
frères a toujours été très près de moi.
Je suis parti de chez moi à 15 ans ;
même si les gens étaient blessants,
j’avais la personnalité assez forte pour
surmonter ce genre d’épreuves. À 19 ans,
j’ai vraiment pris conscience de l’être
que j’étais.
Malgré votre apparence efféminée,
avez-vous trouvé du travail ? Aviez-vous
des amis ?
J’ai travaillé dans un
hôpital auprès des vieillards. Je m’y
étais d’ailleurs fait une amie que
j’aimais beaucoup. J’ignore ce qu’elle
pensait de moi, car le jour où je lui ai
avoué mon histoire, une religieuse m’a
entendu et, dès le lendemain, on m’a
accusé d’être un maniaque sexuel, puis
congédié. J’avais 18 ans et je me
retrouvais seul, sans ami.
À quel moment avez-vous commencé à
envisager de subir une opération pour
changer de sexe ?
J’ai mis beaucoup de
temps avant d’y penser sérieusement.
Dans une revue, j’avais découvert
Christine Jorgensen, une Américaine, la
première transsexuelle à se faire
connaître publiquement en 1952. Je
savais donc que c’était possible. Le
soir, quand je me couchais, je
souhaitais me réveiller dans la peau de
l’autre sexe.
Aviez-vous une orientation sexuelle
claire ?
Ma sexualité n’était
pas éveillée… Tout se jouait sur le plan
de mon identité parce qu’à partir de 18
ans, quand j’ai déménagé de l’Abitibi à
Montréal, j’ai vécu mon identité
féminine. D’après moi, j’étais
bisexuelle, comme je le suis toujours
aujourd’hui. Dans les hôpitaux et les
cabarets, j’ai connu des homosexuels,
des gens différents de moi. Un jour,
j’ai rencontré le travesti Lana St-Cyr,
qui m’a donné l’occasion de faire des
spectacles comme comédienne et
magicienne. C’est comme ça que Michel
Tremblay m’a connue.
À quelle occasion ?
Il m’avait vue sur
scène. Un jour, je suis allée conduire
une copine à l’audition du film
Il était
une fois dans l’est, de Tremblay. On
m’a demandé mon nom, croyant que je
venais aussi auditionner. Quand j’ai dit
Mimi de Paris, mon nom de scène, j’ai
entendu un grand cri. C’était Michel
Tremblay. Mon nom figurait dans son
scénario. Il m’a tout de suite embauchée
pour jouer le rôle d’une
waitress aux côtés de Denise
Filiatrautl
En tant qu’adulte, que vit-on lorsqu’on
prend une identité de femme mais qu’on
est civilement reconnu comme un homme ?
On vit de la
persécution, parce qu’on est différent.
Je me rappelle qu’un jour, alors que je
travaillais comme serveuse, les
policiers ont fait une descente et m’ont
embarquée pour racolage aux tables. En
voyant mes papiers d’identité, ils m’ont
accusée de m’être déguisée. Je n’ai
jamais eu de problèmes avec mon sexe
mâle : c’étais tolérable. Le problème
était social.
C’est pour cette raison que vous avez
décidé de vous faire opérer ?
À la fin des années
60, j’avais déjà des seins et la voix
que j’ai aujourd’hui, grâce au
traitement hormonal. Un jour, après
avoir gagné un trophée à un gala
d’artistes, je me suis retrouvée seule
chez moi à penser au traitement qu’on me
réserverait dans ma vieillesse. Je me
souvenais d’un patient homosexuel qu’on
maltraitait terriblement. J’ai eu peur
qu’on me réserve le même sort, et c’est
ce jour-là que j’ai vraiment pensé à
subir l’opération. J’avais aussi très
peur d’avoir un accident d’automobile et
qu’à l’hôpital, en me déshabillant, on
découvre que j’étais un homme.
Qu’avez-vous fait alors ?
J’ai rencontré des
sexologues à l’UQAM où, en tant que
cobaye, j’ai suivi une thérapie pendant
deux ans, à raison d’une séance par
semaine. Je l’ignorais mais, dans la
salle d’entrevue, un miroir sans tain
permettait à des étudiants en sexologie
de m’observer. J’ai été aussi le sujet
d’une expérimentation chirurgicale.
C’est à Toronto que se trouvait le
meilleur chirurgien, le DR Lindsay. En
1978, il m’a opérée. À l’époque,
l’intervention coûtait à peu près
3 000$ ; aujourd’hui, il faut plutôt
compter 7 500$.
Après l’opération, comment s’est passé
le réveil ?
En grande douleur. Tu
te demandes pourquoi tu as fait ça parce
qu’au fond ça change rien. Si tu étais
déséquilibrée avant, tu le restes après
et ça ne fait qu’empirer. Il n’y a pas
d’amélioration dans ce cas-là.
En amour, qu’avez-vous vécu à partir de
ce moment ?
J’ai eu des amoureux
hommes et femmes, mais les homosexuels
ne sont pas intéressés par moi. Parmi
mes partenaires, certains savaient à qui
ils avaient affaire, d’autres pas.
Quelle est votre activité principale ?
J’ai fondé
l’Association des transsexuels du Québec
et je fais de l’écoute active. Je donne
aussi de nombreuses conférences partout
au Québec et parfois même en Europe. Il
y a environ 500 à 600 transsexuels au
Québec, hommes devenus femmes et
vice-versa. Les transsexuels ne sont pas
tous heureux. Certains se rendent
finalement compte qu’ils se sont trompés.
Bien qu’il faille suivre une thérapie et
passer devant un comité avant
l’opération, il est très facile de
tromper les psychologues. Plusieurs
travestis confondent l’excitation qu’ils
éprouvent en se déguisant avec un désir
de transsexualité. C’est pourquoi je
crois qu’il y a un transsexualisme
génétique et un autre acquis.
Comment les distinguez-vous ?
Le premier se détecte
dès la tendre enfance. Dans mon cas, par
exemple, jamais je n’aurais pu être
autre chose qu’une femme. C’est
différent de celui qui est excité par le
port de vêtements féminin. Celui-ci,
s’il réussit à fausser l’évaluation,
pourrait avoir bien des regrets
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Dans les années 70, Marie-marcelle,
alias Mimi de Paris, étais
magicienne. C'est à cette époque
que Michel Tremblay lui a offert
un rôle dans son film "il étais
une fois dans l'Est"
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Dans son album de famille, à
côté de ses parents et d'elle
enfant, Marie-Marcelle a ajouté
une photo d'elle devenue femme.
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Journaliste: Suzette
Paradis
Dernière Heure 1997 03