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Le long
calvaire d'une transsexuelle
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Il fut une époque que le seul fait
de parler d’un ou d'une
transsexuel(le) était suffisant pour
faire les manchettes. Aujourd'hui,
l'élément "nouveauté" n'existant
plus, on en parle beaucoup moins et
c'est dommage dans un sens car, à
part l'élément sensationnalisme qui
a été si recherché par les
journalistes, il y a toute une
dimension humaine qui se cache
derrière des expériences pathétiques
de vie.
Prenons le cas de Mercedes
St-Arnault. Anciennement
Joseph-André Martin Saint-Amour.
Originaire de la région de la
Mauricie, Mercedes a quitté le foyer
paternel à l’âge de 16 ans pour
vivre une vie extrêmement turbulente
et mouvementée. Pourquoi? Parce que
petit garçon, il était très mal dans
sa peau. Malheureux et à part des
autres: le fait qu'il vivait dans
une famille socialement reconnue et
financièrement à l’aise n'aidait pas
car, argent ou pas… quand on se sent
malheureux... |
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— Je voyais mes frères, plus jeunes que
moi, grandir, avancer en force, faire du
sport et moi... je ne me développais pas
de la même façon. À l'époque on me
traitait de "fifi" et de "tapette" et
j'ai tellement souffert de ça. Ça fait
que j'ai été un adolescent révolté,
perturbé et je fuguais sans cesse. Papa
me faisait ramener pas la police mais le
lendemain, c'était à refaire... que
voulez-vous, je me cherchais, je ne
savais pas ce qui n'allait pas mais je
savais que j’étais bien mal dans ma peau
par exemple.
Cela fait que vous étiez un jeune homme
très malheureux et sur le chemin de la
délinquance?
— Suite à une de mes fugues, papa m'a
dit un jour: "Si tu t'en vas encore, ne
reviens plus ici et ne compte plus sur
moi pour t’aider". Ça m'avait donné un
choc mais je suis partie et je me suis
retrouvée à Montréal ou j'ai travaillé
comme laveuse de vaisselle. Comme je me
sentais très mal. J'ai pensé à aller
voir un psychiatre mais disons que
j'aime mieux ne pas en parler. Je
mentionnerai cependant le fait qu'il
m'avait dit que j'étais un homosexuel et
que la seule chose que j'avais à faire
c'était de m'accepter tel que j’étais.
Je me rappelle, il m'avait fait passer
toutes sortes de test, fait visionner
des films avec des hommes, des femmes,
les deux, pour voir mes réactions mais
moi, je ne pensais même pas au sexe à ce
moment-là.
Êtes-vous allée dans divers clubs pour
homosexuels pour trouver refuge?
Pas du tout, je savais bien que je
n'étais pas un homosexuel mais j'étais
quoi? Un jour, j'ai été approchée par un
homosexuel, un professionnel, et je me
suis laissée toucher. En sortant de chez
lui, j'ai réalise ce que je venais de
faire et plein de remords, dégoûtée, je
me suis lancée devant une voiture.
Des réflexes féminins
Vous vouliez réellement mourir?
Peut-être
pas mais j’avais besoin d’aide, je le
sentais confusément mais… Je me suis
retrouvée à l'hôpital avec une jambe
cassée et c'est là qu'un des psychiatres
a vu clair dans mon affaire. Un matin,
en rentrant dans ma chambre, il me lance
une orange et moi au lieu de l'attraper
d'une main comme un homme aurait fait,
j’ai eu le réflexe de me croiser les
mains et de me protéger la poitrine… un
geste de femme quoi.
Bon, au moins, on avait diagnostiqué ce
qui n'allait pas avec vous?
Le plus difficile était à venir car ce
n’est pas facile les tests, les
traitements hormonaux, s'habituer à
vivre en femme... on m'a traitée, on m'a
préparée pour mon changement de sexe sur
une période de trois ans.
C'est assez long il me semble?
Trop long, je n'en pouvais plus de vivre
comme ça... moitié... moitié car mon
plus cher désir était de vivre dans un
corps de femme puisque c'est ça que
j'étais de toute façon : cette
période-là a été extrêmement pénible...
on ne débouchait sur rien alors quand
j'ai entendu parler d'un Philippin qui
faisait (illégalement) la castration
Vancouver, je me suis rendue là-bas.
Vous n'aviez pas peur?
Oui,
évidemment, mais mon désir d'être un
être humain bien identifié et capable de
vivre sa vie à part entière était bien
plus grand cependant. Je n'oublierai
jamais cette opération… mon Dieu… je
pensais que j’allais mourir là.
Étiez-vous endormie?
Non, on fait ça sous anesthésie locale;
on pique dans les testicules d'abord
pour bien geler et ça ne fait pas de
bien car c'est une partie sensible de
l'homme. II n'y avait même pas de
garde-malade, pas de salle proprement
dite d'opération et ça saignait... ça
saignait...
Vous pouviez voir ce qu’il faisait?
-Oui, c'est ça qui est le plus sadique;
il a coupé avec un bistouri puis a
recousu. J'entendais clic... clic… clic...
et il sifflait en faisant ça.
Aujourd'hui encore, je suis incapable
d'entendre quelqu'un siffler. II m'a
même demandé si je voulais les voir...
Est-ce bien douloureux?
-Ca tire
dans le ventre après, ça ne fait pas de
bien mais j'étais tellement fière et
heureuse car là, ça commençait à
compléter ma transformation. II faut que
je vous dise qu'avec le traitement aux
hormones cependant, mes testicules
étaient de la grosseur de mon ongle à
peu près car il y a atrophie. J'avais
donc des seins, un visage sans barbe et
le symbole de ma masculinité était parti,
j’ai respiré mieux mais je n'étais pas
au bout de mes ennuis
Pickpocket
J'imagine que tout ceci doit coûter une
petite fortune?
-Oui, et ce n’est pas facile de payer
pour tout ça car ça coûte terriblement
cher. J’ai donc travaillé dans les clubs
comme danseuse et, évidemment, il y a de
tout là-dedans; prostitution, (encore
les remords et la culpabilité), et
finalement j'ai été pickpocket. Je
savais que je n'étais pas correcte...
mais que pouvais-je faire? Pas un
travail régulier ne m'aurait payée assez
pour défrayer les frais des deux autres
opérations qui m'attendaient.
Deux autres opérations? Malgré tout, ce
genre de vie devait vous rendre
malheureuse?
-J'étais tellement mal, je ne me sentais
acceptée nulle part, je n'étais pas
encore une femme complète, je n'aimais
pas la vie que je menais et quand on m'a
offert de l'héroïne, j'y ai goûté et
tout de suite j'ai aimé ça.
Mercedes a connu l'enfer de la
prostitution, de la drogue, la
souffrance physique mais, à travers tout
cela, il y a eu les deux opérations qui
ont tout de même permis qu'elle puisse
vivre sa vie de femme à part entière.
-Aujourd'hui, ça se fait de plus en plus
par étapes, comme dans mon cas. La
deuxième étape a été de me faire des
lèvres, ce qu'ils appellent la
préparation vaginale et ils utilisent le
pénis pour faire un clitoris, ce qui
fait qu'au niveau de la jouissance, par
exemple, je suis normalement constituée.
Avant, au Québec surtout, on amputait le
pénis et il y a eu des boucheries
épouvantables, je connais plusieurs
personnes qui se sont suicidées
d'ailleurs.
Vous avez tout de même continué à vous
droguer car l'habitude était prise?
-Ca a continué pendant 14 années et à la
fin, j'étais devenue un véritable légume.
C'est plus facile d'embarquer là-dedans
que d'en débarquer, je vous le jure et
s'il y a des jeunes qui lisent ça, je
vous en conjure... ne touchez pas à la
drogue, c’est la fin de tout.
Le refus
du médecin
Socialement, comment est perçu un
transsexuel?
-Ce n'est pas facile de ce coté-la; un
jour par exemple, un médecin à qui je
venais d'avouer que j'étais transsexuel
a refusé de me prescrire des hormones en
ajoutant: "Si vous pensez que je
m'occupe des phénomènes!". II avait un
ton tellement méprisant... je suis
sortie de son bureau et j'ai tellement
pleuré... j'ai crié à Dieu: ''Mais
faudra-t-il que je porte cette croix-là
sur mes épaules toute ma vie?"
La encore, il y avait révolte?
-Heureusement que j'ai entendu parler de
l'Association pour des transsexuels du
Québec, l'A.T.Q. J'ai rencontré la
directrice, madame Godbout et c'est
incroyable ce qu'elle a fait pour moi,
pour que je me comprenne enfin et
surtout... que je me sente aimée et
acceptée quelque part. Plus important,
je me sens... enfin... comprise et j'ai
rencontré d'autres transsexuels qui ont
vécu les mêmes choses que moi et nous
dialoguons beaucoup, ce qui m'aide
énormément dans mon cheminement et
l'acceptation de moi-même.
Dans le fond, tout est là, il faut
accepter?
-Pensez-vous que c'est facile? Parfois,
je suis désespérée et j'ai failli me
suicider bien que, maintenant, que je me
sens appuyée, ça va mieux.
Lorsque vous rencontrez un homme, que
vous acceptez de sortir avec...
-Vous voulez savoir si je le préviens de
mon "statut particulier"? Non, pas s'il
s'agit d'une rencontre qui ne risque pas
d'avoir de suites ou qui a beaucoup
d'importance. Mais si je fréquentais
quelqu'un sérieusement, sur une base
régulière, ça serait autre chose. Je ne
pourrais tout de même passer sous
silence 21 années de ma vie, il a les
photos, les albums de famine, etc.
Évidemment, vous n'avez pas à vous
mettre une pancarte dans le cou?
-Pourquoi? Pour dire que je suis
transsexuel? Mais, je me sens femme,
entièrement femme, je dirais même que je
suis une femme libérée et que je suis
autonome. Mais je me demande pourquoi on
tient encore à nous apposer des
étiquettes. Si vous aviez un accident
par exemple, est-ce qu'on ferait les
manchettes en disant que vous êtes une
hétérosexuelle? Tout ceci contribue à
nous faire sentir des êtres à part...
des "phénomènes" comme a dit le médecin
et il est temps que ça cesse.
II faut admettre que vous l'avez payée
cher votre féminité n’est-ce pas?
Oui, et
pas seulement en argent mais en
souffrance physiques et morales: je
pense qu'il est temps que nous soyons au
moins traitées avec respect car est-ce
notre faute si nous sommes des anomalies
de la nature au départ? Essayez de vous
imaginer ce que ça pourrait être pour
une femme aussi féminine que vous, par
exemple, d'avoir à vivre avec un corps
d'homme?
Pendant que j'étais à l'A.T.Q. j'ai
rencontré d'autres personnes qui, elles
aussi, ont été opérées et les remarques
qu'elles ont à faire portent à réfléchir.
II y en a une qui m'a dit :
-Moi, pour rien au monde, je ne dirai
aux hommes que je suis une
transsexuelle; je l'ai déjà fait et si
vous saviez jusqu'à quel point ils ont
eu des réactions agressives. De toute
façon, j'ai un corps de femme, rien ne
parait alors...
Pourquoi est-ce que les thérapies
habituelles ont été impuissantes à vous
aider?
-Tant qu'à moi, tout ce qui est
thérapies... psy... pas facile... ils ne
donnent pas d'amour ou de chaleur
humaine et c'est surtout de ça dont nous
avons besoin.
Mercedes, est-ce que ce n’est pas un peu
" malade" de vouloir changer de corps?
-Si c'était un refus du corps, on
pourrait le penser et c'est sûrement
d'ailleurs la raison pour laquelle
psychiatres et psychologues nous font
attendre tellement longtemps...
j'ajouterai que cette attente n’est ni
douce, ni confortable. Si vous pensez
que C’est drôle d'aller attendre des
heures et des heures dans des salles
d'attente pendant trois années en ligne,
pour parler... il ne se passe rien, on
te garde dans le noir, on ne te dit rien…
voyons donc!
Vous est-il déjà arrive d'avoir regretté
votre changement de sexe?
-Absolument pas mais j'aimerais sentir
plus de sympathie pour notre cause car
les gens ont des drôles de réactions
encore, ben que j'aie vécu une très
belle expérience il n'y a pas longtemps.
II y a eu des funérailles et je suis
retournée dans ma famille. J'y ai reçu
un accueil tellement chaleureux, ça ne
peut se dire ce que j'ai ressenti quand
je me suis sentie acceptée, aimée et non
rejetée. Si ça pouvait être partout
comme ça, ce serait le bonheur total sur
terre.
Mercedes a soupiré car elle sait jusqu'à
quel point les attitudes sociales ont
besoin d'évoluer et de s'améliorer.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle
elle nous a accordé cette entrevue car
il y a des choses qui ne sont pas
faciles à confier à quelqu'un et elle a
été assez loin dans des détails assez
intimes de sa vie.
Journaliste: Yolande Vigeant
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