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COMME DANS MA VIE EN ROSE

À 7 ans, Luc devient Lucie

(les noms ont étés modifiés et les visages cachés pour préserver la vie privée de l'enfant)

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Luc avait 3 ans lorsqu'il a dit à ses parents: "J'ai un corps de garçon mais un cœur de fille." Quelques années ont passés et c'est une mignonne fillette portant le nom de Lucie que j'ai rencontrée. Ses parents ont décidé de lui permettre d'être heureuse et de la laisser vivre sa propre vie en rose.

Elle a maintenant 7 ans. Presque 8. Elle fréquente la 2eme année d’une école primaire des Laurentides, au nord de Montréal. Elle est enjouée, douce, sensible. Rien à voir avec le comportement qu'elle avait lorsqu'elle portait le nom de Luc. Je me souviens, se rappelle sa mère Anne, avant qu'on accepte qu'elle soit une fille, Luc était malheureux, agressif et il faisait souvent des crises." Déjà, vers 2 ans, Luc est attiré par les bijoux et les talons hauts de sa mère. "Une phase d'exploration", pensaient Anne et Rémi, les parents de la petite Lucie. Mais plus le temps passait, plus ils constataient une augmentation des manifestations de ce comportement: leur garçon avait une identité sexuelle féminine. "Elle pensait que le nom Luc était un nom de fille", se rappelle Anne.

Une visite chez un pédopsychiatre et le diagnostic tombe : Luc souffre d'un trouble d'identité sexuelle. Les parents sont confus: leur petit gars serait une fille. Anne plonge dans les livres et le Web pour en savoir plus. Rémi, quant à lui, saute dans la voiture et débarque dans le Village gai de Montréal. Il cherche dans un bar des gens qui pourraient l'informer: "À ce moment-là, je mélangeais tout : les travestis, les transsexuelles, les drag queens". Ce qui anime leur quête avant tout, c'est d'essayer de comprendre ce que vit leur enfant.

Comme au cinéma

L'histoire n'est pas sans rappeler celle du film du réalisateur français Alain Berliner, Ma vie en rose, film que la petite Lucie aime beaucoup, m'a-t-elle dit. "Ayoye! s'exclame sa mère, quand j'ai vu ce film, j'ai pleuré et je pleure encore quand je le vois!" Mais contrairement à ce que l'on voit dans le long métrage, la vie de la petite Lucie semble plus facile. Ses parents sont plus ouverts et l'accompagnent dans ses décisions.

Psychologues et psychiatres les conseillent. Une des idées qu'ils mettent de l'avant, c'est de permettre à Lucie d'avoir deux placards, un pour ses vêtements de garçon et l'autre pour ses vêtements de fille. "C'est à ce moment que j'ai fais le deuil de mon garçon, se souvient Rémi. Lucie s'habillait toujours en fille."

Le jour de la rentrée scolaire arrive; Lucie entre à la maternelle. On lui a interdit les robes et les jupes à l'école, ajoute Rémi. On l'a fait pour elle, pour la protéger des autres. On lui permettait tout de même de porter des vêtements féminins. Déjà à ce moment, les plus vieux de l'école primaire parlaient de "ce drôle d'enfant qui n'était pas un gars ni une fille."

Pour faciliter son intégration, les parents de Lucie ont engagé un psychologue qui est allé expliquer aux autres enfants qui était leur fille. Des parents ouverts, vous avez dit? Aujourd'hui, Lucie est bien acceptée à l'école, soutiennent Anne et Réjean.

Bloquer la puberté

Lucie est dans sa chambre aux murs roses. Elle regarde son album photo. Elle tourne les pages. La voici bébé dans les bras de son père. Puis une photo prise en joueur de hockey. Et une autre avec son frère Yan qui a deux ans de plus qu'elle. Plus les pages défilent, plus Lucie prend les allures d'une fillette. "J'aime beaucoup cette photo-ci", précise-t-elle en pointant le cliché la montrant avec des cheveux longs et des tresses roses.

Lucie vieillit et la puberté approche. Mais son corps de garçon ne se développera pas. Ses parents, conseillés par des spécialistes, ont accepté de bloquer le développement hormonal masculin de leur petite fille. Dans on peu plus d'un an, précise Anne, on donnera des bloqueurs hormonaux à Lucie pour arrêter sa puberté. Un traitement qui leur coûtera autour de 7500$US par année. « Ce qu'on veut pour notre enfant, c'est qu'elle soit heureuse et qu'elle garde cette confiance en elle qu'elle a commencé à développer", dit son père. Aux dires des parents, les médecins rencontrés affirment que Lucie est exceptionnelle dans la clarté de son identité sexuelle. Et si tout va bien, elle recevra, vers l'âge de 14 ans, des hormones de féminisation.

Encore des tabous

Dans le temps des fêtes, Rémi a annoncé à sa famille qu'il participerait à l'émission Droit au coeur, animée par France Castel sur les ondes de Radio-Canada, pour y parler de leur petite fille transgenre. La réaction de sa famille l'a frappé de plein fouet : pour eux, pas question d'en parler publiquement. "Je pense que je ne leur ai pas encore assez bien expliqué ce que vivait Lucie, ils ne comprennent pas." Le 20 janvier dernier, soit après la tombée de cette édition, il était sur le plateau avec Anne et la petite. "On veut rendre ça public pour aider d'autres parents qui vivent la même chose que nous, dit-il. Mais avant tout, si on le fait, c'est parce que Lucie le veut.»

Anne a même créé en septembre dernier une fondation pour recueillir des dons pour aider les enfants transgenres, transsexuels ou non traditionnels dans leur identité sexuelle : la Fondation Expressions Caméléon. Et aussi pour aider les parents, souvent démunis et impuissants, comme elle a pu l'être au début. "Elle mérite d'être aimée, cette enfant-là», ne peut s'empêcher d'ajouter papa Rémi. Dans sa chambre, Lucie referme son album photo. Elle me sourit et retourne à ses jouets. Lucie est une enfant après tout!

Journaliste : Patrick Brunette

Fugues 2006.02

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