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Daphné
Un père de
trois enfants devenu transsexuelle
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À huit ans, Daphné étais un petit garçon
qui ne se sentais pas à l'aise dans son
corps.Plusieurs années plus tard, et
après un long processus de remise en
question, elle peut enfin afficher
à la face du monde sa vraie personnalité...
Daphné
est à la fin de la trentaine.
Elle est une femme à part entière
depuis... un an. En effet,
Daphné est une transsexuelle.
Elle nous raconte
pourquoi
elle a choisi de laisser tomber le masque
et comment elle a appris la nouvelle
à son épouse et à ses
enfants.
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Daphné, pourriez-vous nous
dire
ce
qu'est un
transsexuel?
On confond souvent travesti et
transsexuel.
Un travesti est un
homme qui assouvit plus ou moins
régulièrement un fantasme en se
déguisant en femme. Agir ainsi l'excite
sexuellement. Ensuite, il reprend
sa vie en tant qu'homme.
Pour le transsexuel, c'est beaucoupplus
qu'un fantasme, c'est une question
d'identité sexuelle et
personnelle.
II s'agit d'une femme qui naît
dans un corps d'homme, ou
vice
versa. On ne choisit pas de devenir
transsexuel, tout comme on ne
choisit pas de devenir homosexuel:
on naît ainsi. Par ailleurs, j'aimerais
préciser que les transsexuels ne
sont
pas des pédophiles.
Quand avez-vous senti que
vous étiez une femme?
Dès l'âge de huit ans, je savais que
j'étais différente. Je ne m'intégrais
pas très bien au monde
des garçons. J'étais
plus à l'aise dans I'intimité
qu'en
gang.
Quand il y avait de la
bagarre,
j'avais tendance à me retirer
dans mon coin. Au début de
l'adolescence¬, j'avais des manières et
une
allure efféminées. Très vite, je suis
devenue la tapette du quartier! Pourtant,
les autres gars ne m'attiraient
pas sexuellement. Mais quand
j'étais
seule à la maison, j'enfilais
des vêtements de ma soeur
et de ma
mère, et je me sentais alors mieux
dans ma peau.
Aviez-vous l'impression
d'être anormale?
Oui, en ce
sens que j'étais toute mêlée.
À 12 ans, j'ai lu un article sur
Christine Jorgensen, la première
transsexuelle opérée dont l'histoire a
été largement médiatisée. Je me suis
reconnue en elle. De comprendre
enfin
ce que je vivais m'a fait beaucoup
de bien.
À
16 ans, lasse de faire
rire de moi, j'ai enterré mon côté féminin
le plus possible pour adopter un
comportement masculin que i'ai
conservé jusqu'au début de la trentaine.
Étiez-vous heureuse pendant
cette période?
II y a eu des hauts et des bas. Quand
j'étais
follement amoureuse d'une
femme, j'oubliais
mon problème
d'identité. Je m’investissais complètement
dans cette relation. Très
souvent, pendant que je faisais
I'amour à une femme, je m'imaginais
qu'elle était I'homme et que
j'étais
la
femme, ou
que nous étions
deux femmes. Un mercredi par mois,
je
prenais un congé de maladie.
Ce jour-là, je m'habillais en
femme, je faisais le ménage, le lavage,
etc.
II y a une
dizaine
d'années,
un soir, vers 23 h, j'ai pris la voiture
vêtue en
femme
et je me suis arrêtée
sur une route de campagne. Ç'a été
la première fois que je suis sortie de
chez moi habillée de cette façon et,
par le fait même, ç'a été le premier
pas vers l'affirmation de ce que
j'étais que j'ai posé.
Depuis
quand vivez-vous en
femme?
J'ai commencé à m'afficher publiquement
en tant que telle en mars 1997, les
vendredis soir et les fins de
semaine quand j'allais chez des
amis. Mais ça ne me
suffisait pas. Je
voulais
me voir en femme quand je
sortais du lit chaque matin. Depuis
septembre
dernier, je le suis partout,
sauf au travail.
Mais dès avril, je le
serai aussi
quand j'occuperai mon
emploi.
Y a-t-il un événement qui
vous a amenée à vous exprimer
en tant que femme?
L'événement le plus important est
survenu il y a trois ans, au moment
ou
j'ai
lu les témoignages de plusieurs
transsexuels dans un magazine
américain. De constater que,
malgré les changements d'identité
sexuelle, la majorité d'entre eux
avaient conservés leur emploi et leurs
amis m'a encouragée. Je craignais
de tout perdre pour me retrouver,
moi.
N'eût
été
certaines
crainte, je serais
une femme
depuis longtemps. Mais
j'avais
peur de choquer mon entourage, de devoir
sacrifier ma carrière, de gâcher ma vie.
J'avais le besoin profond d'être une
femme, mais pas au point de me retrouver
seule et de vivre de l'assistance
sociale. J'avais surtout peur d'être
privée de mes trois enfants.
Avez-vous menti à votre épouse et à
vous-même quand vous avez voulu avoir
des enfants?
Menti,
non. Mais, avoir des enfants a été une
façon de m'empêcher d'entamer le
processus de changement. Cela dit, mon
mariage était fondé sur des sentiments
sincères. Mon épouse, je l'aimais
vraiment.
Comment a-t-elle réagi lorsque vous lui
avez dit que vous vous sentiez femme et
que vous vouliez vous affirmer en tant
que telle?
Plutôt
mal. Elle a vécue ça comme une trahison.
Mais je lui ai répondu que je n'aurais
pas pu lui avouer ce que j'étais
incapable d'admettre moi-même.
Vous avez donc eu des enfants pour vous
cacher votre vraie nature?
D'une
certaine façon, oui. Pourtant je voulais
profondément avoir des enfants,
tellement que, si j'étais devenue femme
avant d’en avoir eu, j'en aurais adoptés.
Vous sentez-vous mal à l'aise devant
votre ex-épouse et vos enfants?
Je
reconnais que ma décision d'être
authentique a fais mal à mon ex-conjointe
et risque de blesser nos enfants.
D'ailleurs, ç'a été très difficile de
l'annoncer à notre fils aîné. Il a dit:"
je ne veux pas dune deuxième maman, ni
d'une femme comme père." Il a beaucoup
pleuré... Et moi aussi. Pour mes
enfants, Je demeure leur père, même si
j'ai l'apparence d'une femme depuis
septembre. Ils m'appellent encore
"papa", mais de plus en plus "Daphné".
Avez-vous la garde de vos enfants?
Pour des raisons pratique, j'habite
encore avec mon ex-épouse. J'ai beaucoup
d'estime et d'amitié pour elle. On est
comme deux copines. D'ici quelque temps,
nous vivrons chacune de notre côté. Les
enfants viendront chez moi une fin de
semaine sur deux.
Votre désir d'être femme est-il à ce
point fort que vous acceptiez même de ne
plus voir quotidiennement vos enfants?
Oui. C'est
d'ailleurs une des raisons pour
lesquelles j'ai amorcé une thérapie en
mai 1996 avec Marilyn Wilshesky, une
psychologue spécialiste du
transsexualisme. J'ai su que j'étais
prête lorsque j'ai pu faire le deuil de
cette réalité. Ça peut sembler
contradictoire, mais mes enfants
demeurent ma raison d'être. En vivant ma
vie de femme, je ne fuis pas mes
responsabilités de père. Je ne me ferai
pas prier pour aimer mes enfants aussi
fort que je le pourrai et pour leur
verser une pension alimentaire.
Avez-vous
I'impression de les abandonner?
Non. À preuve, je m'installerai à un
demi kilomètre de l'endroit ou ils
demeurent. Et lorsque mon ex aura trouvé
un bon travail, j'aimerais qu'on ait la
garde partagée.
Comment
les membres de votre famille ont-ils
réagi à votre nouvelle identité?
Mes trois
soeurs ont bien réagi mais un de mes
frères a encore de la difficulté à me
voir en femme. Ma mère, elle, a eu un
choc. Du Sud, ou elle est depuis
décembre, elle m'a écrit pour me dire
qu'elle serait prête à me rencontrer en
mars, lorsqu'elle reviendra, mais elle
précisait que c'était difficile pour
elle d'accepter que le garçon qu'elle
avait élevé soit une fille. Toutefois,
elle ajoutait que j'étais avant tout son
enfant et qu'elle m'aimera toujours.
Avez-vous pris des dispositions pour
avoir un corps de femme?
Oui. Je ne
me rase plus et j'ai subi des séances
d'électrolyse afin d'éliminer les poils
du visage. Je prends des hormones depuis
sept mois; mes seins commencent à
grossir. J'ai aussi entrepris des
démarches pour me faire opérer afin de
remplacer mes parties génitales par un
vagin. Ces démarches me donnent
l'occasion de savoir si je suis vraiment
prête à vivre en femme.
Vous vous sentez donc différente depuis
que vous vivez en femme?
Oui. Mais
fondamentalement, je suis la même
personne: j'ai les mêmes défauts et les
mêmes qualités. Je suis aussi efficace
au travail et je suis toujours fonceuse.
Seule mon apparence extérieur a changé,
et celle-ci est le reflet de ce que je
suis intérieurement depuis mon enfance.
Vous ne regrettez donc pas votre
décision.
Non. Si je ne devenais pas une femme à
part entière, j'aurais vécu comme un
zombi. J'aurais continué à n'être que
l'ombre de moi-même et à jouer un rôle.
Pour être pleinement heureuse et
épanouie, devenir une femme était ma
seule issue.
Journaliste: Mario Fortier
Dernière Heure 1998 03 |