Où mettre leïla?


Marginalisés par la société, les transsexuels s’adonnent à la prostitution pour survivre. (photo d’archives)

Marginalisés par la société, les transsexuels s’adonnent à la prostitution pour survivre. (photo d’archives)

Sous le coup d’une éventuelle condamnation à de la prison ferme, le cas de Leïla, transsexuel dionysien bien connu, se révèle être unique. Et soulève de nombreuses interrogations sur les conditions d’emprisonnement. Aujourd’hui, la loi française n’apporte pas de réponse. Face à ce vide juridique et aux difficultés matérielles, les prisons essuient les plâtres. Et pour seule solution : le quartier d’isolement.
Leïla (1) est un cas pour la justice et la pour la société. Encombrant parce que visible. Transsexuel qui s’assume, personnage public par ses interventions sur Freedom, bagout à toute épreuve, victime où à l’origine de ladi lafé, d’anecdotes sulfureuses, elle dérange. Un objet facile à la polémique et à la moquerie. Elle bouscule les limites de la tolérance. Son cas dévoile des tabous que nous nous aimons à enterrer. Leïla révèle les faiblesses et les hésitations de nos institutions. Et ce jusque dans nos prisons. Jugée le 10 mai en appel (2) pour avoir malmené quelques personnes, elle avait été condamnée en première instance à cinq mois ferme. Dans l’attente du délibéré du tribunal, le 14 juin prochain, et loin de faire un quelconque pronostic sur la nature du délibéré, se pose l’éventualité d’un emprisonnement et donc des conditions de détention en prison.

DES PRISONS DÉMUNIES

Il faut être clair : la situation des prisons en France se révèle déplorable et plus particulièrement à La Réunion, qui attend déjà avec impatience la fin de la construction de la nouvelle prison à Domenjod pour remplacer celle de Juliette Dodu, susnommée “la honte de la République”. L’administration pénitentiaire se révèle donc bien embarrassée : comment concilier l’identité officielle d’un transexuel comme Leïla, qui est né homme, et son désir d’être une femme. La carte d’identité faisant foi, les prisons françaises se débrouillent, sans pour autant apporter une véritable alternative. Ne pouvant être accueillis dans le quartier des femmes, les transsexuels sont également exclus du quartier des hommes. Les risques de viol, d’agressions et d’insultes en font une “minorité” bien encombrante. L’administration pénitentiaire, déjà débordée par le surpeuplement des cellules, ne peut qu’agir dans le moindre mal. “Ce type de détenu nous pose des soucis, car il impose des mesures particulières”, explique le directeur de la maison d’arrêt de Juliette Dodu. “Nous les plaçons dans des cellules individualisées et nous devons veiller à leur suivi médical.” Qui se révèle lourd. Car la transformation impose un traitement hormonal exigeant et contraignant à la suite des opérations chirurgicales. De par ces critères, les transsexuels se retrouvent donc souvent dans les quartiers réservés aux délinquants dangereux. Seuls les individus ayant achevé leur métamorphose sont acceptés dans les quartiers des femmes. Tout est fait pour que la ségrégation entre détenus, dits “normaux”, et transsexuels restent hermétiques. Éviter les incidents semble être le leitmotiv de l’administration pénitentiaire. Au point parfois de leur refuser l’expression de leur féminité. Des cas ont été recensés par les associations dans certaines prisons françaises. Devant cet épineux problème, les transsexuels condamnés sont en général envoyés à Fleury-Mérogis, où réside le seul “quartier” réservé aux transsexuels. “Ce n’est pas un véritablement un quartier comparable pour les autres détenus”, précise Camille Cabral. Il s’agit avant tout d’un quartier d’isolement.

UNE MINORITÉ INVISIBLE
Cette militante qui se bat pour la reconnaissance des transgenres, via son association PSATT (Prévention action santé travail pour les transgenres), et également médecin dermatologue transsexuel, ne se satisfait pas de ce début de réponse de l’administration. Certes des améliorations sont à souligner : la prison autorise la présence d’une visiteuse de prison, elle-même transsexuelle. Pour autant : “Elles restent enfermées dans des cellules isolées. Les promenades sont plus limitées dans la durée que pour les autres détenus et sont faites dans une petite cour couverte par une grille.” Une discrimination de plus qu’elle qualifie de “honteuse”. Marginalisés en prison, ils le sont autant par la société. Le tapin leur restant la seule voie de survie. “Elles viennent grossir les rangs des travailleuses sexuelles, parce que la société ne veut pas les reconnaître.” Sans choix, elles se laissent embarquées dans ce monde nocturne, où la violence fait partie du quotidien. A La Réunion, le cas d’emprisonnement d’un transsexuel ne semble pas encore s’être posé. Et serait même inédit. D’ailleurs, aucune étude ni analyse ne permet d’établir la situation réelle des transsexuels et des travestis. Seule l’ARPS (Association réunionnaise pour la prévention du sida) garde un contact avec cette population, mais son action est limitée. “Nous nous occupons essentiellement aux questions liées à la pratique de la prostitution et à la prévention du sida”, explique le vice-président. Selon l’association, peu font de la prison. “Essentiellement de la garde-à-vue, sous prétexte de vérification d’identité.” Et les cas concernent surtout les travestis. “Elles rentrent comme homme et c’est une fois à l’intérieur qu’elles déclarent leur féminité”, confie le délégué départemental CGT de l’administration pénitentiaire. “Si cela pose problème, nous essayons de les changer de cellules.” Le transsexualisme vivant en marge, les solutions apportées ne sont donc pas intégrées dans les priorités. Qui restent : augmenter le nombre de places.

(1) Leïla, de son nom civil Vincent Aure, n’a pas souhaité réagir.

(2) L’avocat général, lors de l’audience du 10 mai, avait demandé la clémence et a requis une peine de cinq mois de prison, assortis du sursis. Le tribunal peut confirmer la décision de première instance ou suivre l’avocat général.

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